Cultivons un peu notre jardin :
"
Glauque
Par
Marc81 le 23 Août 2012 à 23:30
L'histoire de l'adjectif
glauque est celle d'un étonnant glissement sémantique.
À l'origine,
glauque (emprunté du grec
glaukos)
désigne une couleur très particulière, comprise entre le bleu pâle et
le gris clair : celle de la mer, en eau transparente et peu profonde
(les Grecs parlaient ainsi de la «
glauque mer »). Elle correspond également, dans un registre moins poétique, à celle, blanchâtre, du fond de l'œil.
Sans doute en raison d'une certaine confusion à laquelle les
descriptions de l'infinie complexité des reflets marins sont volontiers
exposées (voir à ce sujet les
conclusions du Docteur Florent Cunier), la palette chromatique associée à
glauque
finit par s'enrichir d'une pointe de vert, détail qui peut paraître
insignifiant à première vue, mais qui va avoir une influence décisive
sur la destinée de notre adjectif. En effet, selon les connaissances de
l'époque, on attribuait en médecine oculaire cette teinte verdâtre de la
pupille ou du fond de l'œil à divers troubles de la vision, que l'on
regroupa logiquement sous l'appellation
glaucome en souvenir de la couleur
glauque de la mer.
Et voilà comment l'on est passé, en un clin d'œil, de l'idée de transparence à celle d'opacité.
Remontant le cours de son évolution sinueuse,
glauque
fut naturellement associé aux eaux stagnantes et marécageuses, et l'on
tient là, selon toute vraisemblance, l'origine du glissement de sens
dont il est récemment l'objet... et dont l'Académie se fait l'écho –
pour ne pas dire le reflet – dans la dernière édition de son
Dictionnaire : « Par ext. Sans éclat, terne.
Une lumière glauque » (on appréciera, au passage, le raccourci de l'extension !).
Ainsi affublé d'une connotation péjorative que les Anciens ne lui connaissaient pas,
glauque sert désormais à qualifier – dans la langue jeune et... verte, notamment – ce qui est trouble, lugubre, sordide, louche (
Un film d'horreur particulièrement glauque).
On peut le regretter. Mais après tout, les monstres – qu'ils soient
marins, pour les amateurs de pêche en eau trouble, ou extraterrestres –
ne sont-ils pas le plus souvent représentés en vert, la couleur des
crapauds et des créatures malsaines ?...
Remarque 1 : À la différence de la teinte claire originellement attribuée à
glauque, l'adjectif
pers (le
s ne se prononce généralement pas, et le féminin
perse
est rare selon l'Académie) désigne une nuance de bleu plus foncée,
tirant sur le violet. La mythologie grecque a retenu la figure d'Athéna
dite
glaukopis, formule que le français a traduit par « la déesse aux yeux
pers ». À ne pas confondre avec les yeux
vairons (= de couleur différente).
Remarque 2
: La même mythologie grecque fait mention de plusieurs Glaucos, mais un
seul compte parmi les divinités marines. Glaucos était un pêcheur
(peut-être fils de Poséidon) dont on raconte qu'il surprit un jour un
poisson revenant à la vie après l'avoir déposé sur une herbe. Une herbe
magique, semée par Cronos, que Glaucos goûta à son tour avant de devenir
immortel. Se jetant dans les flots, il prit l’apparence d’un vieillard
protecteur à queue de poisson, dont la barbe et les cheveux avaient la
couleur (glauque) de la mer. En vain, il courtisa la nymphe Scylla
(celle-là même de l'expression
tomber de Charybde en Scylla
employée pour dire que l’on évite un danger pour en affronter un pire
encore), qui fut transformée en monstre par une Circé ivre de jalousie.
Désespéré, Glaucos demeura à jamais dans les profondeurs marines.

Un œil bleu clair (ou vert clair), s'entend !"