mercredi, janvier 10, 2007

Coude à coude

Assis tranquillement dans le train, je savoure mes précieuses minutes de lecture. En ce moment, je lis ''Le théâtre des opérations'' Tome 1 - Journal métaphysique et polémique de Maurice G.Dantec assez éclectique au demeurant mais défoulant et remplis de joviaux et pertinents aphorismes. Pour vous appâter, voici l'extrait au dos de l'édition poche Gallimard :

" Imperceptiblement, ce qui ne fut qu'une poignée de notes éparses rassemblées à la va-vite dans un fichier de mon ordinateur devint un " bazar du XXe siècle " dont l'origine fonctionnelle venait d'un besoin à peine conscient de mettre un peu d'ordre clans le chaos naissant de mes ouvrages, d'élaborer secrètement un travail de taupe dont la partition serait remise à un plus tard indéfini au cours du prochain siècle, et ainsi de m'engager dans la voie d'une discipline quotidienne, plus toxique encore que les toxiques dont je m'empoisonne la cervelle, discipline rigoureuse dont ne m'apparaît que plus tard, bien plus tard, à l'Heure où j'écris ces lignes, à quel point elle m'est devenue nécessaire, à quel point elle menace mes propres faiblesses, exige de moi une éthique de la mesure des horizons esthétiques que j'essaie péniblement de dégager : une éthique de la lame, donc, la recherche d'une cohérence entre l'arme et l'organe, comme la fulgurance d'un sabre mise au service d'un désordre baroque, c'est-à-dire de ce méta-ordre qui surgit de la saturation et de la prolifération. "

Je poursuis et conclue sur la mise en situation avant de poursuivre.
Installé confortablement (ce train nord-américain est confortable et spacieux (conséquence de l'évolution corporelle américaine - nous y reviendrons plus tard ) avec air climatisé - un éclairage relativement agréable et il semble qu'il y ait un léger parfum frais qui s'échappe des aérations : nous sommes à la première gare et ce n'est définitivement pas un parfum d'une quelconque fonctionnaire en phase de pré-sommeil)
Le train démarre. le wagon est aux trois quarts vide encore. Je m'absorbe dans l'Univers Dantec-sque.
Premier arrêt. Bien évidemment, un mastodonte de 1m95 et 180 kilos ( à vue d'oeil - et en même temps - à vue d'oreille me paraît moins probable et moins probant - à priori ) à la jubilante idée de s'asseoir à côté de moi. Heureusement qu'il y a des accoudoirs qui séparent les sièges car, tel un Barbapapa, il se serait répandu sur ma place sans ce frêle barrage fait d'une
matière synthétique basée sur l'emploi des macromolécules et transformables par moulage, formage, coulage, habituellement avec emploi de la chaleur et d'une pression relative ; bref ... du plastique.
Compte tenu de mon gabarit ( pas aussi imposant) mais néanmoins honnête de façon inversement proportionnelle à mon visage , je tente de récupérer un peu de mon espace ferroviaire - non pas par esprit capitaliste propriétaire mais afin d'être capable de tourner mes pages du livre cité plus haut sans être obligé d'avoir fait 2 ans de musculation pour être capable de déplacer la moitié de la masse de l'individu se trouvant à ma droite.
Un léger coup d'épaule subtil suffit semble-t-il.
Le Mastodonte sort son journal : La Presse ... mais il le garde plié et ne semble lire que la première page.
N'ayant plus de raison à me préparer à une autre salve ou à planifier ma prochaine offensive, je poursuis ma lecture.
Je lis assez vite. Je me dis qu'un petit laptop ou un Palm avec clavier me serait utile pour prendre des notes ... Cela me permettrait de préparer mes résumés de livre ( si vous suivez ce blob ( ah non ça c'est mon voisin) ...blog, vous savez qu'un projet de '' Résumés de Lectures'' se profile à l'horizon ...).
Arrivé à l'avant dernière gare, le Grizzly sort de sa léthargie post-hibernale. J'avais noté son assoupissement, non pas par ses affaissements réguliers ( car sa gravité corporelle s'orientait à 180 degrés de ma position ) mais plutôt par ses grognements aléatoires.
Il reprend son journal à deux mains, style : ''Mais non J'ai pas dormi, je réfléchissais à un article sur l'invasion de la Somalie .." et commence à ouvrir son journal.
C'est là que commença véritablement la diégèse, si prés du but, à peine à dix minutes de la Gare Centrale, terminus des Terminus, l'issue vers la Liberté et l'air vicié du Centre-Ville.

Assurément, ce Colosse adipeux avait du prendre des cours de lecture rapide car les pages fusaient entre ses saucisses Herta ( Maple Leaf pour les Québécois ) qui lui servaient de doigts mais le problème était qu'à chaque rotation de page, son coude gauche venait percuter mon triceps droit.
Le premier coup me surprend et m'empêche de finir ma phrase. Au second coup, je raidis mon muscle situé entre la scapula, l'humérus et l'ulna (c'est-à-dire le triceps brachial mieux connu parfois sous le nom de Triceps ou Pince de Crabe ) et j'amortis le choc mais il ne semble rien remarquer.
Je respire.''Zen...'' me souffle-je à mon oreille interne,et en même temps, ce mot fait naître en mon esprit la populaire expression : ''coup de frontal dans le zen'' ce qui va, un peu quand même, à l'encontre de ma première idée...
Au troisième coup ( non le rideau ne se lève pas ...), j'effectue une rotation de 45 degrés de ma boîte crânienne située au sommet de mon axe corporel ( ma colonne vertébrale quoi ...) et j'ouvre la mâchoire pour opérer une action linguistique :
-'' Serait-il possible pour vous ( vu le gabarit, je ne pouvais décemment pas le tutoyer - il était au moins deux dans ce corps voire 3 ou 4 en se serrant un peu) d'arrêter de me donner des coups de coude ?''
La Montagne me regarde, sûr de sa supériorité, et rétorque, de l'air d'un homme à qui on ne refuse rien :
-'' Ben je lis ...j'ai besoin de place ...''
-'' Oui j'ai bien remarqué ... mais étant dans un transport en commun, la place est répartie par individu et non par masse corporelle alors ce serait bien d'en laisser aux autres aussi ...''

Il ne dit rien. Il me remet un coup de coude une minute après. Je le regarde. Il me regarde. Simple test de protection de territoire ? Je ne dis rien ...peut-être est-ce juste un geste maladroit, les manoeuvres ne doivent pas toujours être faciles pour lui compte tenu du convoi exceptionnel qu'il représente.

Terminus.
Bien évidemment ( je commence ainsi ma phrase car j'avais senti venir ce comportement - intuitivement peut-être ?), il se lève et me bloque le passage au moment de sortir du train.
Je ne dis rien. Bien joué, me dis-je intérieurement ... il avance lentement alors j'arrive à me faufiler au moment de franchir les portes de sortie du wagon et je passe devant lui. Juste pour lui signifier : Tu t'excuses pas ...mais c'est pas parce que tu fais douze mètres et 4000 kilos que je vais courber l'échine ( fallait que je la place cette expression ...).
Probablement frustré par mon pied-de-nez à sa majestueuse et imposante stature, il décide d'accélérer et me pousse dans le dos alors que je monte les premiers marches de l'escalier m'amenant dans la Gare.
La moutarde et les abeilles me montant au ''zen'', je me retourne ipso facto et lui assène un petit coup sec mais efficace pile poil dans le sternum ce qui lui coupe le souffle( heureusement que je me trouvais sur la seconde marche sinon j'aurai, bien malgré moi, mis fin à une vie sexuelle possiblement active).
Je feins l'innocence maligne de mon geste ( et oui Monsieur Rimbaud, avoir intitulé un poème ''La Maline'' est malheureusement une faute d'orthographe mais n'enlève rien à la beauté de ce texte !).
J'enchaîne aussitôt : ''- Oh ...désolé, je ne vous savais pas si proche ! Les places sont chères décidément ce matin ... Vous vouliez me dire quelque chose ?'' dis-je tel l'agneau qui vient de naître et constate le terrible destin auquel il est voué.
Il me regarde tout en reprenant son souffle et nous sommes pratiquement de la même grandeur à ce moment là.
Les gens autour ralentissent mais ne s'arrêtent pas. Il jette un oeil autour de lui. Je ne bouge pas. je me sens prêt à l'affronter, verbalement ou physiquement s'il y tient. Mon prof m'a toujours dit : ''Il ne faut pas avoir peur, Petit Scarabée ( bon cette dénomination ne vient pas de lui mais c'est juste un brin de nostalgie). Quelqu'un de plus grand et plus gros, cela fait juste plus de bruit quand ça tombe ...''
Peut-être l'a-t-il senti ? Peut-être qu'il avait autre chose à faire aussi ... Peut-être voulait-il me sauver la vie?
Toujours est -il qu'il me fit un : '' Non, non ...ça va ...'' et gravit les marches péniblement ...

Quel con je fais ...


2 commentaires:

rico a dit…

Excellent !
Tu avais déjà eu la même mésaventure dans le métro parisien. A l'époque tu t'étais soulagé plus franchement dans le ventre du métropophage qui avait eu la bêtise de te pousser pour ne pas payer.
Ne change pas ! Je t'aime. Bises

Anonyme a dit…

j'ai tout lu! c'est drôle et bien ecrit.

B.